Agriculture réunionnaise : s’adapter pour durer
- Yannick BEREZAIE

- 14 mai
- 5 min de lecture
Face à une mutation profonde de son environnement et à une pression croissante sur ses ressources, l’agriculture réunionnaise doit se réinventer pour garantir sa pérennité. La question centrale est désormais de savoir comment concilier les impératifs de production, la préservation des écosystèmes et l’autonomie alimentaire dans un territoire insulaire de plus en plus exposé à des risques de toutes sortes. Le modèle traditionnel montre ses limites, tandis que les enjeux climatiques et économiques imposent une adaptation rapide, réfléchie et concertée. Trouver un équilibre entre innovation, durabilité et maintien des savoir-faire locaux est désormais indispensable pour assurer l’avenir agricole de La Réunion.
(Mai 2026 - Article rédigé pour le compte du média économique Territoire(s) Média).
Un modèle qui a déjà atteint ses limites
Tout le monde s’accorde à dire que l’agriculture réunionnaise est à un moment charnière de son histoire. Longtemps reléguée au rang de variable d’ajustement – économique, foncière ou budgétaire –, elle se trouve aujourd’hui confrontée à une réalité beaucoup plus brutale. Crises climatiques à répétition, dépendance alimentaire structurelle, fragilisation des exploitations, difficulté à renouveler les générations : ce qui relevait hier de signaux faibles constitue désormais une réalité particulièrement préoccupante.
Ces constats ne sont en effet ni abstraits ni nouveaux. Ils s’observent dans les rendements, se lisent dans les paysages agricoles, se mesurent dans notre vulnérabilité collective. La filière canne, pilier historique de l’agriculture réunionnaise, concentre à elle seule ces tensions. Elle structure l’occupation du sol, protège les terres de l’érosion, participe à la production énergétique locale et maintient une activité agricole sur de vastes surfaces. Mais elle est aussi directement exposée aux effets du changement climatique : sécheresses plus longues, épisodes pluvieux plus violents, aléas cycloniques plus fréquents et plus intenses. L’exception est devenue la norme. Et avec elle, la certitude que produire « comme avant » n’est plus une option viable.
Une adaptation non négociable
Face à cette réalité et aux témoignages unanimes venant du terrain, la question n’est pas de savoir s’il faut changer de modèle agricole, mais quand et comment le faire sans le fragiliser davantage. Il ne s’agit ni d’une rupture brutale, ni d’un basculement idéologique, mais d’une transition lucide, pensée à l’échelle de l’île et de son bassin régional, et compatible avec les contraintes d’un territoire insulaire exposé.
L’agroécologie par exemple, souvent réduite à un stade de concept, prend ici un sens très concret. Gestion raisonnée de l’eau, protection et régénération des sols, diversification progressive des cultures, valorisation des coproduits, capacité de stockage du carbone : l’agriculture ne peut plus être envisagée comme une simple activité productive, mais comme un système vivant, étroitement lié aux équilibres écologiques du territoire et à la nécessité grandissante d’en préserver la biodiversité.
Cela suppose aussi de revoir notre regard sur les impacts environnementaux de l’agriculture. Trop souvent perçue à travers ses externalités négatives, elle reste pourtant l’un des rares secteurs capables de produire tout en contribuant à la résilience des écosystèmes. La canne à sucre en est une illustration emblématique. Elle protège les sols, limite l’érosion, stocke du carbone et alimente une filière énergétique renouvelable. Autant de services essentiels, encore insuffisamment reconnus et intégrés dans les choix publics.
Nourrissons nos racines, cultivons nos liens
À La Réunion, l’enjeu agricole ne peut être dissocié de la question alimentaire. Parler d’agriculture, c’est interroger notre capacité collective à nourrir le territoire. Or cette capacité demeure limitée. Nous importons l’essentiel de ce que nous consommons, au prix d’une dépendance logistique, économique et environnementale majeure. Chaque crise mondiale – sanitaire, énergétique ou géopolitique – vient en rappeler la fragilité.
Pour autant, l’autonomie alimentaire ne se décrète pas. Elle ne se réduit ni à des objectifs chiffrés, ni à des injonctions de production. Elle se construit dans le temps long, par une maîtrise du foncier agricole, la structuration de filières locales, l’accès à une alimentation de qualité et une rémunération juste des parties prenantes dont les producteurs en tout premier lieu.
C’est précisément ce changement de perspective qu’introduisent les Projets Alimentaires Territoriaux, à l’image de celui engagé à Trois-Bassins (Nourrissons nos racines, cultivons nos liens). En reliant agriculture, alimentation, restauration collective, santé publique et transition écologique, ces démarches replacent l’acte alimentaire au cœur du projet de territoire. Elles invitent à ne plus penser la production agricole comme une fin en soi, mais comme un levier de cohésion sociale, de santé et de résilience locale.
Gouverner la transition : un choix politique à assumer
Reste une question centrale, souvent éludée : celle de la gouvernance. À La Réunion, l’agriculture se situe encore trop souvent à l’intersection de politiques publiques dispersées, réparties entre différents niveaux institutionnels, sans véritable vision unifiée. Or, face aux crises à répétition et à la nécessité de préserver des modèles encore trop fragiles, ne pas questionner les postures et les modèles de gouvernance actuels constitue un risque majeur pour l’avenir de notre territoire et de ses habitants.
Ce point de vue rejoint les constats et orientations formulés par le CESER de La Réunion en juin 2025 dans son expression relative aux états généraux de la canne et à la construction d’un contrat agricole réunionnais pour 2030. Le CESER met en lumière un enjeu central trop souvent sous-estimé : celui de la gouvernance agricole territoriale. Il souligne le caractère encore trop fragmenté de l’action publique, éclatée entre compétences institutionnelles, programmes sectoriels et logiques de filières, au détriment d’une stratégie agricole unifiée et lisible. Le CESER appelle ainsi à un véritable changement de méthode, fondé sur une gouvernance partagée, un agenda stratégique commun et des engagements clairs dans la durée, afin de dépasser la gestion de crise et inscrire l’agriculture – et en particulier la filière canne – au cœur d’un projet de territoire cohérent, résilient et pleinement assumé politiquement.
Le transfert de la compétence agricole du Département vers la Région au 1er janvier 2028 pourrait ouvrir des marges de manœuvre intéressantes pour mieux coordonner et accélérer les transformations attendues ; à condition toutefois que cette évolution s’accompagne d’une clarification des rôles et des moyens, au risque de déplacer les difficultés plutôt que de les résoudre.
L’innovation au service de l’humain
Au-delà des enjeux de gouvernance, aujourd’hui, ne pas innover n’est plus une option. Non pas par effet de mode ou par injonction technologique, comme c’est trop souvent le cas, mais parce que les crises climatiques, alimentaires et économiques nous ramènent à l’évidence que le statu quo n’est plus durable. L’adaptation est devenue une condition de survie des systèmes agricoles, et avec elle la nécessité de transformer les pratiques, les organisations et les cadres d’action publique.
Les innovations existent pourtant. Recherche agronomique, amélioration variétale, expérimentations agroécologiques, structuration de circuits courts, projets alimentaires territoriaux : le territoire dispose de compétences et de dynamiques réelles. Les écosystèmes sont dynamiques et le défi n’est plus l’innovation en soi, mais sa capacité à changer d’échelle, à s’inscrire dans la durée et à devenir la norme plutôt que l’exception.
Mais innover ne doit pas se faire au détriment de l’humain. Bien au contraire, cela doit relever d’une ambition inclusive mise au service d’un projet de société capable d’embarquer les Réunionnais vers l’avenir. En effet, l’avenir de notre agriculture dépend de sa capacité à redevenir désirable. Désirable pour les jeunes, pour les femmes, pour celles et ceux qui souhaitent s’engager ou se reconvertir. Nourrir un territoire, préserver ses ressources, façonner ses paysages : ces fonctions sont essentielles. Elles conditionnent notre qualité de vie collective et doivent préserver notre modèle de vivre ensemble. Face aux crises, l’agriculture réunionnaise n’est pas un problème à contenir, mais une solution à construire, à condition d’y mettre de la cohérence, du temps long et un courage politique assumé.




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