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Entretien : La Réunion, agir ensemble pour une transition durable

  • Photo du rédacteur: Yannick BEREZAIE
    Yannick BEREZAIE
  • il y a 4 heures
  • 6 min de lecture

Interview menée par Ashvine, dans le rôle de la journaliste, autour des freins systémiques, des transitions durables et des enjeux territoriaux à La Réunion. À partir d’un échange initialement mené dans le cadre d’un travail académique, cette version éditorialisée restitue les principaux enseignements de cet échange. Au fil des questions, nous revenons sur l’écart entre ambitions et réalités opérationnelles, sur le poids décisif du facteur humain, sur les contraintes propres aux territoires insulaires, mais aussi sur les paradoxes d’une transition que tout le monde appelle de ses vœux sans toujours se donner les moyens de la rendre effective.


Ashvine : Vous accompagnez depuis plus de vingt ans des entreprises et des organisations sur les sujets de transformation, de numérique et de responsabilité sociétale. Pourtant, malgré des solutions connues et des discours désormais bien installés, l’écart reste important entre les ambitions affichées et la réalité du terrain. Comment l’expliquez-vous ?

Yannick : Il faut d’abord rappeler que les entreprises ne sont pas toutes entrées dans ces démarches pour les mêmes raisons. Les premières se sont engagées parce qu’elles y étaient contraintes, notamment par la réglementation. Puis sont venues celles qui ont avancé par conviction, parce qu’un dirigeant ou une équipe de direction a compris les enjeux d’impact et de responsabilité. Enfin, on voit aujourd’hui une troisième catégorie d’acteurs : ceux qui ont compris que la transition pouvait aussi servir leur propre performance, y compris financière. Le problème, c’est que dès que le cadre politique ou réglementaire envoie un signal hésitant, beaucoup redeviennent attentistes. La transition avance donc, mais de façon irrégulière, au gré des contraintes, des convictions et des arbitrages économiques.

 

Ashvine : Dans vos prises de parole, vous insistez souvent sur le fait que le principal frein n’est pas d’abord technologique. Est-ce que, selon vous, le vrai sujet reste fondamentalement humain ?

Yannick : Oui, clairement. C’est même, à mes yeux, le point central. Les projets de transformation échouent rarement parce que l’outil est mauvais ; ils échouent parce que la méthode n’est pas adaptée, parce que les usages n’ont pas été pensés, parce que les équipes n’adhèrent pas. On peut déployer les meilleurs outils du monde, si les femmes et les hommes qui doivent s’en emparer n’y trouvent pas de sens, le projet ne prendra pas. C’est d’ailleurs ce que nous observons aussi avec l’intelligence artificielle : pour une fois, la technologie entre dans l’entreprise par les usages individuels avant même d’être structurée par l’organisation. Cela confirme bien que, derrière chaque transformation, il y a d’abord une question d’acceptation, de gouvernance, de culture et de confiance.

 

Ashvine : En quoi les spécificités insulaires de La Réunion compliquent-elles, ou au contraire rendent-elles plus urgentes, les transitions durables ?

Yannick : L’insularité oblige à penser autrement. Sur l’énergie, par exemple, nous sommes dans une zone non interconnectée : nous ne pouvons pas simplement nous brancher sur un grand réseau continental. Cela nous force à innover, à chercher des solutions adaptées, à raisonner en autonomie et en résilience. Sur l’eau, le sujet est encore plus parlant : la ressource existe, mais la vraie question est celle de la captation, de la distribution, des pertes en réseau et de la gouvernance. À La Réunion, beaucoup d’enjeux ne relèvent pas d’un déficit de solutions techniques, mais d’une incapacité à organiser efficacement les réponses. L’insularité n’est donc pas seulement une contrainte géographique ; elle agit comme un révélateur de nos forces, de nos fragilités et de notre dépendance à des systèmes bien coordonnés.


Ashvine : Vous pointez souvent la fragmentation de l’action publique. Est-ce, selon vous, l’un des principaux blocages de la transition à l’échelle territoriale ?

Yannick : Oui, sans doute l’un des plus structurants. Trop souvent, lorsqu’un problème se pose, chacun renvoie à la compétence de l’autre : la préfecture, la région, le département, l’intercommunalité, la commune, l’établissement dédié… À force de superposer les niveaux de décision, on finit par diluer la responsabilité. Pour le citoyen comme pour le porteur de projet, cela devient illisible. Et pour le territoire, cela produit de l’inertie. On ne manque pas toujours d’institutions ; on manque surtout de lisibilité, d’alignement et de capacité à agir ensemble. Le vrai verrou systémique, à mes yeux, réside là : dans cette atomisation des compétences et des centres de décision, qui finit par scléroser l’action collective.

 

Ashvine : On parle beaucoup d’innovation durable. Pourtant, de nombreuses initiatives restent isolées. Pourquoi est-il si difficile de passer de l’exception à la norme ?

Yannick : Parce que le vrai sujet n’est pas seulement l’innovation, mais le passage à l’échelle. À La Réunion, les idées existent, les preuves de concept existent, les démonstrateurs existent. Ce qui manque souvent, c’est la capacité à consolider un modèle économique pérenne, à atteindre une masse critique, à sécuriser une chaîne de valeur complète. Dans un territoire insulaire, les gisements, les marchés et les débouchés sont mécaniquement plus restreints. Cela fragilise des initiatives pourtant pertinentes. Le rôle du public est important pour amorcer, structurer, accompagner ; mais il ne peut pas être l’unique moteur sur la durée. À un moment, il faut que le privé prenne le relais, que les clients soient là, que l’écosystème rende le modèle viable. Sans cela, l’innovation reste une belle promesse locale, mais peine à devenir une solution durable.

 

Ashvine : Justement, comment les petites structures peuvent-elles absorber ces transformations alors qu’elles disposent rarement de marges financières ou humaines importantes ?

Yannick : Je crois beaucoup à la logique de chaîne de valeur. Pendant longtemps, on a présenté la RSE comme une affaire de grandes entreprises. Ce n’est plus vrai. Aujourd’hui, les grands donneurs d’ordre attendent de leurs fournisseurs, prestataires et partenaires qu’ils s’alignent progressivement sur leurs propres engagements. Cela peut devenir un formidable levier de diffusion, à condition que cette exigence ne soit pas punitive. Il ne s’agit pas d’exclure les petits acteurs au motif qu’ils ne seraient pas encore assez vertueux, mais de les accompagner pour qu’ils montent en capacité. Quand un territoire anticipe ses besoins, structure ses marchés et donne de la visibilité aux entreprises locales, il crée les conditions d’une montée en gamme collective.

 

Ashvine : Quel rôle le numérique peut-il jouer dans la coordination et la performance durable des projets ?

Yannick : Le numérique est devenu une ressource vitale. Quand une crise survient, on rétablit l’eau, l’électricité et les communications : cela dit déjà beaucoup de sa place dans nos sociétés. Dans la transition, il peut jouer un rôle décisif à plusieurs niveaux : dans la continuité des services, dans la coordination des acteurs, dans la connaissance fine des phénomènes et dans l’aide à la décision. Sur l’eau, l’énergie, les mobilités ou le bâtiment, nous manquons encore de données consolidées. Or on décide trop souvent à l’intuition, là où des informations plus robustes permettraient de mieux prioriser, de mieux arbitrer et de mieux piloter. Le numérique n’est pas une baguette magique, mais il peut rendre l’action publique et privée plus lucide, plus réactive et plus cohérente.

 

Ashvine : Pourtant, l’adoption des outils numériques reste très inégale. Comment l’expliquez-vous ?

Yannick : Les freins sont multiples. Il y a d’abord les réalités bien connues de l’illettrisme et de l’illectronisme, qui excluent encore une partie de la population. Il y a aussi un déficit d’accompagnement, alors même que de plus en plus de démarches essentielles passent par le numérique. À cela s’ajoutent des formes de rejet, parfois idéologiques, parfois liées à la peur de la surveillance ou à une défiance plus générale envers les outils. Et puis il y a un facteur économique très concret : l’équipement coûte cher. Si l’on veut une transition numérique inclusive, il faut la penser comme une politique d’accès, de médiation et de confiance, et non comme une simple modernisation technique.

 

Ashvine : Si vous deviez résumer en une idée le principal verrou systémique qui freine aujourd’hui la transition durable à La Réunion, quelle serait-elle ?

Yannick : Je dirais ceci : nous savons souvent quoi faire, mais nous ne savons pas toujours comment nous aligner pour le faire ensemble. Le frein principal n’est pas l’absence de solutions. C’est la dispersion des responsabilités, la difficulté à fédérer durablement les acteurs, et la tentation permanente de renvoyer la décision à un autre niveau. Lorsqu’un territoire parvient à se donner une vision collective claire, comme cela a pu exister à certains moments, les lignes bougent réellement. Mais ces moments de convergence restent trop rares. Le défi, au fond, est moins d’inventer encore que d’organiser, de coopérer et de tenir un cap commun.

 

Au terme de cet échange, une idée s’impose : à La Réunion comme ailleurs, la transition durable ne se jouera pas seulement dans les laboratoires, les textes ou les outils. Elle se jouera dans la capacité collective à simplifier, coopérer, assumer et embarquer durablement les acteurs autour d’une même ambition territoriale.

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